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CHÂTEAU DE CARTES
Christian Gaussen


      Le Château de Taurines fête en 2005 la vingtième édition de ses activités d’expositions d’art contemporain.
L’association qui est en charge, tant de la restauration du bâtiment que de donner vie à cette demeure, a invité deux artistes atypiques : Grout/Mazéas. Ils sont connus, autant pour leur œuvre « à deux mains », que pour leur surnom de « porte-flingues » qu’ils ont hérité de leurs vêtements noirs et du port démonstratif de lunettes de soleil que seule justifie la vie à Montpellier.
Ces charmants jeunes gens version « Bella Mafia », sans défrayer totalement la chronique, se sont surtout fait connaître pour la violence physique de leurs œuvres comme par leur sens inné du défi. Le langage, que ce soit celui du cinéma, de la rue ou de la séduction, leur permet de décliner différentes attitudes dont le spectre passe subitement de l’ironie au sarcasme puis vire à l’imprécation, au « foutage de gueule » en passant par la minauderie, le délire, l’interpellation, l’interjection.
En substance, ils sont parfaitement citadins raisonneurs, volontiers branleurs ; une panoplie de défauts qui sont progressivement devenus chez eux, qualités, grâce à leur souci permanent de n’être jamais vulgaires.
On peut toutefois se demander ce qu’ils peuvent bien fabriquer ici, en pleine campagne, loin de leur niche écologique, loin de leurs bases ? La réponse est dans l’invitation qu’ils ont prise comme d’habitude, au pied de la lettre, pour revisiter la notion de « vie de
château ».
Évidemment le résultat est à la hauteur des espérances.
Le public qui découvre cette magnifique demeure consacrée à l’exposition de Grout/Mazéas, peut en effet avoir la mâchoire qui se décroche …
Les deux compères ont choisi de décliner sur deux étages du manoir, la vie rêvée d’un roi, d’une reine et du Dauphin. On comprend instantanément, en pénétrant dans la chambre royale, qu’elle devait être un peu tendue la vie, à l’époque …
La scène de ménage déménage ; tout le mobilier qu’on s’est copieusement évertué à se balancer à la tête, gît au milieu de l’immense pièce. Il a fallu découper un passage à la tronçonneuse dans les armoires, tables et autres chaises pour accéder à la chambre.
Lit « à la Plancha » électrique pour le roi, moelleux matelas de loukoum pour la reine, opposition très nette de styles qui s’affirment et s’abîment dans la crise. Le sang dégouline du plafond, introduction implicite à ce qui se passe à l’étage. Les pièces suivantes déclinent cette atmosphère, beaucoup plus proche de l’esprit d’Edgar Allan Poe que du « Grand-Guignol ».
Les moyens mis en œuvre, sirop glucosé rouge sang, qui suinte du plafond sur le lit du Dauphin, construction exhibée des décors, souvent dramatisée par la lumière de projecteurs sont des citations directes au cinéma.
Dans l’œuvre de Grout/Mazéas, ces emprunts sont permanents, ils fonctionnent plus comme ignitions, que comme référents.
Les textes explosifs, réalisés en pétards implantés dans les murs, existent depuis quelques années dans l’univers de Grout/Mazéas. Par ce procédé de « sourd-titrage », ils parodient autant la pseudo dramaturgie des films spaghetti, comme Le bon, la brute et le truand, que l’absence de sentiment, voire d’humanité des films de série B ou encore l’esthétique des films de Don Siegel et de Sam Pekimpah. Ce principe est abordé une fois de plus ici, de façon littérale, par l’explosion à la
mitrailleuse des murs de la salle d’exécution. Ce mitraillage produit une sorte de moucharabieh dans les murs sévères du château, chaque impact ouvre à la lumière une esthétique balistique.

A Taurines, Grout/Mazéas poursuivent cette revisite du genre cinématographique en décalant la vision de ses fonctions premières, la reconnaissance et la lisibilité, pour ne l’utiliser pratiquement qu’à des fins architecturales.
Quand on évoque la notion de château, vient souvent se juxtaposer celle de « cul de basse-fosse », d’oubliettes et autres puits sans fond.
Il n’en existe manifestement pas ici, en tout cas on ne nous les a pas fait visiter. Nos deux gentlemen cabrioleurs ont donc décidé d’en créer un ; dans une pièce noire, ils nous précipitent (grâce à une projection vidéo) dans une chute vertigineuse et tournoyante.
Les scènes du cinéma d’épouvante ou de suspense (comment ne pas penser à Hitchcock ?) sont convoquées comme la peur du vide, l’angoisse de l'enterrement et de l’abandon puis de l’oubli, puits de l’oubli ! Vous l’avez remarqué aussi ? Il y a de l’écho !
Gentlemen cabrioleurs, un nouveau mode d’effraction du réel qui leur va comme un gant !
Les moyens spectaculaires du cinéma sont aussi déployés pour cette plongée ; location d’un avion sur l’aérodrome voisin et voilà nos deux acrobates « en formation serrée » dans le cockpit tentant de lancer la caméra vers le bon pré (celui qui n’est pas trop loin de la route et surtout celui qui n’est pas trop fréquenté par les vaches). La vache, ça n’est pas passé loin !
Quelques bosses plus loin et plus bas, la caméra est enfin récupérée en l’état, la bande son sera parfaite, le puits sera creusé par l’image du paysage envolé.

Revenons au château, il ne manque rien ?
Je n’ai rien remarqué !
Quand on dit château, à quoi penses tu ?
Château fort !
Non, tu peux rejouer !
Château en Espagne ?
Non, tu peux rejouer !
Fantôme !!!
Bravo, tu as gagné !

À l’évidence, Grout/Mazéas n’ont pas perdu le sens du jeu. La provocation n’est pour eux qu’une sollicitation de plus pour que nous devenions leurs partenaires.
L’association qui a magnifiquement restauré les murs de ce castillon opère depuis des années dans ces lieux, ils en connaissent l’histoire, les secrets, les caches, les souterrains, les portes dérobées et peut-être plus encore ?
Grout/Mazéas comprennent rapidement qu’on ne leur a pas tout dit, qu’une présence discrète, impalpable rôde en ces lieux.
Nuitamment, armés de leurs Nikon, ils ont planqué.
Aux premier et deuxième étages du manoir après la salle des supplices et celle des exécutions, ils nous apportent des preuves, ils témoignent : voici les photos « spirites » d’un ectoplasme surpris en pleine action de passe-muraille !
Les nuits de pleine lune, dans la pénombre du château, les membres de l’association se réunissent, sous prétexte d’assemblées générales, pour faire tourner les tables et convoquer le fantôme du sacristain …

Merci à eux tous et à eux deux, pour ce tour du propriétaire qui nous rappelle, non sans humour, que les murs les plus solides peuvent s’effondrer comme château de cartes, telles nos certitudes.